Mario Diaz Suarez, globe-trotter intimiste

 

 

«Les Argentins, ce sont des Italiens qu'on obligé à parler espagnol...» Le peintre Mario Diaz Suarez est par essence un artiste à la croisée de toutes les cultures. Culture latino-américaine d'abord, puis New-Yorkaise, avant un bain de jouvence européen, avec au premier chef, l'immersion dix années durant, dans le milieu culturel parisien. C'est pourquoi il vit et travaille aujourd'hui à Trêves en Allemagne, mais possè de ses entrées et ses habitudes au Grand Duché du Luxembourg. Pour compléter le portrait de ce globe-trotter, disons qu'il a beaucoup visité également l'Orient, l'Inde, l'Asie, les pays de l'Est - à l'exclusion de la Russie - la Thaïlande, Sumatra, etc.

Cette énumération n'est pas énoncée par hasard, car elle offre d'évidence l'une des clés de la recherche si personnelle de l'artiste, qui depuis vingt-cinq ans, s'adonne, dans le secret de son atelier, à un travail exclusif sur le paysage.

 

Non pas une ode à dame nature, au travers de souvenirs, ni à partir de carnets de croquis ou d'esquisses, ni même de photographies. Ce qui mobilise l'artiste, c'est «son » paysage imaginaire, cela va de soi. Ses références à la nature ne puisent jamais leur genèse dans la description de tel site, connu, reconnu, ni même inconnu. Lui, trouve l'inspiration en son for intérieur. Il y trouve la vitalité poétique nécessaire à sa seule création picturale. Les paysages décrits avec verve, enthousiasme, bonheur, par Mario Diaz Suarez, ne doivent leurs envolées lyriques, qu'au seul rapport à l'être humain, à l'homme, à l'artiste.

Une quête d'autant plus troublante pour ce déraciné, aux confins de multiples cultures, qu'il les absorbe avec une évidente facilité, pour mieux s'en nourrir.

Mario Diaz Suarez est né en 1940 à Tucuman, en Argentine «un peuple sans origines». Il aime à citer son ami l'écrivain Julio Cortazar, compagnon de jeunesse au temps de la bohème parisienne: «Les Mexicains descendent des Aztèques et des Mayas, les Péruviens odes Incas, les Argentins descendent d'un obateau!» L'ombre de l'Espagne conquérante reste douloureusement omniprésente!

 

Dans les années cinquante à soixante, Mario Diaz Suarez découvre la peinture et particulièrement l'impressionnisme dans des livres à l'impression... en noir et blanc. Frustration légitime. Faut-il se réclamer d'un art latino-américain, d'un art argentin, ou d'un courant se réfugiant dans une tendance plus régionaliste. Le jeune Mario penche pour l'ouverture et le concept latino-américain. Il a été élevé à l'art par un professeur qui prônait le classique et assénait cette vérité à ses étudiants: «Vous devez travailler comme cela. Apprenez les bases du classicisme, après vous ferez ce que vous voudrez, du moment que vous avez appris à peindre, à dessiner. C'est ainsi que Mario s'initia au dessin à la loupe, lorsqu'il faut agrandir le moindre détail, d'un plâtre, d'un insecte....»

Il entame alors son premier long périple à travers l'Amérique du Sud et le continent Américain. Deux ans et demi d'un périple de véritable routard pour ce jeune homme parti à pieds, à la découverte de toutes les cultures. Il suffit de franchir le pont, celui de la Bolivie, pour découvrir que la vie peut être dure, très dure ailleurs. Il parcourt l'Amérique Centrale, le Pérou, l'Equateur, le Venezuela, la Colombie, le Mexique - mais pas Cuba - l'image emblématique de Castro, lui fermerait les portes de New York, où il arrive enfin à vingt-cinq ans. «J'y vivais de petits boulots» mais la vie s'y révèle difficile, et des cohortes de rapins en mal de reconnaissance battent la semelle sur le pavé. C'est aussi la grande période des mouvements hippies. «La situation économique est très mauvaise, on va en Europe» le décide un ami. Et voici Mario Diaz Suarez débarquant à Paris un certain 11 mai 1968.

 

De cette époque il conserve le souvenir des manifestations estudiantines: «Durant une semaine on a vécu à la Sorbonne, on avait d'ailleurs pas d'autres endroit où aller!» Très vite il entre en contact avec les milieux artistiques argentins, outre l'écrivain Julio Cortazar, les peintres Antonio Segui, Julio Le Parc le cinétiste, Gabriel Garcia Marquès, il croise Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, participe à la peinture du mur du Centre Américain, au temps de la rue Raspail. Et surtout il se souvient avec émotion du temps des copains et de l'amitié dans le joli quartier de la Contrescarpe. «L'été je vendais mes dessins sur le trottoir boulevard Saint Germain, cela me permettait de vivre toute l'année!» Il fréquente les premières Maisons de la Culture initiées par André Malraux, possède un atelier à Montparnasse, rue Campagne-Première, expose à Grands et Jeunes d'Aujourd'hui, et dans bien d'autres Salons. Il fait partie d'une galerie très animée, très vivante, celle de Françoise Paluel, rue de Quincampoix, à deux pas du Centre Beaubourg en compagnie de Pincemin ou d'Estève.

Dix ans de vie parisienne riche et active, mais soudain le destin de Mario Diaz Suarez prend un autre chemin. A l'occasion d'une exposition au Luxembourg, il est amené à rencontrer d'autres artistes, qui vivent sur les bords de la Moselle. Il découvre que les conditions de vie y sont meilleures pour les jeunes artistes qu'en France. Un temps il se partage entre Trèves et Paris où il garde son atelier, mais la roue tourne ....

Surtout il s'est découvert une expression qui lui colle à la peau, un travail imaginaire sur le paysage intérieur. «Je peignais dans les montagnes en Suisse en compagnie d'un couple de Hollandais, lorsque je me rendis compte que ce qui me parlait, ne n'était pas les grands horizons environnants, mais ma propre perception d'un monde intériorisé.» C'est là tout le secret d'un art étrange, loin de tous sentiers battus. Mario Diaz Suarez a l'art de peindre ses fantasmes, en lumineuses symphonies recomposées par la magie d'une architecture qui recadre chaque æuvre. Le monde si particulier de cet artiste doit tout au songe, au rêve, mais est aussi peuplé de références. C'est un plaisir que de découvrir «à livre ouvert» ce témoignage rayonnant, d'une facture qui délibérément se place à contre-courant des modes. «Cela n'a aucune importance, c'est ce que j'ai toujours voulu faire». C'est une évidence, sa peinture ne saurait vieillir, puisqu'elle refuse obstinément de se laisser enchaîner dans le carcan des idées reçues. Depuis un quart de siècle ce peintre argentin passé par la mouvance parisienne, se mesure sur les bords de la Moselle avec son univers, qui c'est une certitude, ne sera jamais qu'à lui. Pour aller plus loin encore, Mario Diaz Suarez enfonce le clou, faisant éclater l'architecture, hors la toile, il crée dans l'espace, sur des cubes en bois, des paravents, tout ce qui lui offre une occasion nouvelle d'investir notre environnement quotidien avec ses armes à lui: décomposer le paysage intimiste, entamer un discours sans fin avec le rêve impalpable, garder intact le pouvoir de séduction premier de l'art, étonner!

 

 

 

Rémi Parment

Critique d'Art Paris-Normandie