vie sans vie

 

MARIO DIAZ SUAREZ

 

 

Salut, bois couronnés d'un reste de verdure,

Feuillages jaunissants sur les gazons épars!

Salut derniers beaux jours! Le deuil de la nature

Convient à la douleur et plait à mes regards.

Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire;

J'aime à revoir encor, pour la dernière fois,

Ce soleil pâtissant dont la faible lumière

Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois.

 

L’automne, Alphonse de Lamartine

 

 

 

Brandissant son calme immense et méditatif, ’Argentin Mario Diaz Suarez descend au fin fond de la nature, là où la couleur est reine, làoù les particules composantes brûlent de tous leurs feux. Avec un dévouement quasi religieux, Mario Diaz Suarez s’applique à juxtaposer, à superposer et à ordonner ses atomes lumineux de composition. Dans cet univers héraclitien I’image est le produit de sa méthode. C'est en cela que Diaz Suarez s'apparente aux impressionnistes. Il est certain qu’il en représente une variante, vu que ces derniers visaient à un mélange optique des couleurs en analysant les effets de la lumière sur les paysages changeants. Ceux de Mario Diaz Suarez se réjouissent, dans ses dernières æuvres, de la générosité d’un soleil méridional, et, même encore à la tombée de la nuit, ils bouillonnent dans leur richesse et leur multitude intérieures.

 

Diaz Suarez, loin d’être dessinateur, les dissèque en coloriste pur, jusque dans leurs cellules les plus intimes, il entre dans leurs couches les plus profondes, là où la couleur est une, indivisible, où l’obscurité de la nuit confond toutes choses. Cette cytologie est recomposée à la surface par la structuration du tableau, suivant certaines lois, et, grâce à cette réorganisation il réussità donner l’illusion de formes au milieu de la multitude indistincte, sans contours nets, sans dessin; la couleur seule fait sa loi, elle règne en despote, sa puissance est universelle et exclusive. La discrétion de la forme est contrecarrée par la force d’expression des coloris. Il est vrai qu’aucun objet précis ne détermine l’organisation du tableau; la forme est bien plus livrée au caprice de la couleur.

Dernièrement, il nous a surpris à la galerie Armand Gaasch, ou bien non, il ne nous a pas surpris, parce qu’ on connaît déjà depuis de nombreuses années son style qui lui est bien personnel, avec des paysages touffus et feuillus, où la couleur traçait sa voie à travers les denses broussailles surmontées d’un ciel qui parfois descendait bas, s’immisçant dans la verdure pour y faire des entailles, d’une légèreté de duvet. Un ciel bas qui aménageait des clairières!

 

Parfois on y distinguait, vaguement délimitées par les ombres, les formes pleines d'un arbuste ou les contours d'un arbre, qui poussaient vers la ligne obscure de l’horizon. Diaz Suarez offrait ses bouquets de fleurs sur ses tableaux!

Si le thème est resté le même depuis des années de travail, sa recherche actuelle porte sur la réception de ses tableaux par le public. Une vue plongeante ferme le paysage; l’approche frontale l’immobilise, alors que la contreplongée fait entrer le regardant dans les buissons au bras d’un galant ou d'une coquette.

Sur des arrière-fonds noirs très souvent, parfois violets ou rouges, il applique ses couleurs, les juxtapose et les mélange sur la toile, s’il ne superpose pas des couches successives qui intègrent néanmoins les arrière-fonds; les uns plus clairs égayent les paysages du matin ou de midi, les autres, sombres, ajoutent au mystère de la nuit, auquel participent dans les æuvres plus récentes toute une gamme de beaux bleus.

L’ensemble est généralement divisé par la ligne d’horizon en deux moitiés, plus au moins égales, s’il ne tient pas absolument à mettre l’accent sur le grand champ du ciel ou de la terre au détriment de l’un ou de l’autre des deux frères. Equilibre ou rivalité?

La décision est prise d'avance. Après cela les deux moitiés sont de nouveau sous-divisées pour donner une certaine dynamique à la composition.

Si Diaz Suarez ne fait pas subir tout un mléange aux couleurs qui s’envahissent mutuellement, pour donner l’impression de tourbillons colorés, il réserve certaines plages aux différentes teintes, avec lesquelles l’arrière-fond vient résonner.

La diagonale, même interrompue, n'en est pas exclue pour autant. Diaz Suarez dialogue avec ses tableaux, dans le silence et la méditation. Pleinement concentré sur son travail, au son de la musique classique, il tente de projeter sa joie intérieure sur la toile posée devant lui.

Et petit à petit surgissent sous ses doigts de prestidigitateur des paysages imaginaires, des paysages idéaux, tels que l’artiste-démiurge voudrait qu'ils soient.

Ce style bien personnel est l’aboutissement d'un long chemin parcouru, presque aussi vieux que l’artiste, parce qu'on lui a reconnu un talent précoce.

 

La fascination pour la couleur lui provient d'une réaction aux reproductions en bichromie autrefois en vogue dans son pays d'origine.

Sa passion pour la nature, il l’a découverte au travers d'un engagement pour l’environnement.

Le travail sur les taches, comme matière de base, lui fut inspiré par la sérigraphie. A partir de trois couleurs primaires, il allait faire des compositions, avant la finition en couleurs pastel. Soumis par la suite à une orientation oblique, les traits en bleu, jaune et rouge, donnant une direction à la couleur, s'apprêtent a être comme balayés par une rafale de vent.

Revenant à une manière plus pointilliste, il représenta ensuite les silhouettes d'arbres à l’horizon. Puis il ajouta l’élément aquatique à ses paysages encore tenus assez flous, sinon enneigés ou bien consumés par un feu ardent.

Le changement de la forme du support s'offrit comme nouvelle voie à explorer. C’étaient des médaillons d’herbe et des carrés de végétation où les traits changèrent d'orientation, agrémentant les taches.

Ce fut comme des grossissements d'extraits de paysages vus sous la loupe. Puis Diaz Suarez s'acharna sur la forme et la dimension du trait, le recourba et en fit un trait-virgule en couleurs claires, car il aéra ses paysages et y aménagea une porte de sortie.

Sa dernière tendance s'inspire du nouveau cubisme. Diaz Suarez travaille actuellement sur plusieurs niveaux. Les paysages sont regardés comme à travers des vitres, lus au second degré et mis en abîme par le miroitement, effet obtenu par un décalage entre la partie principale et ce qui l’entoure.

Les cartes sont à présent battues, la transparence s'imbrique. L’architecture du tableau se complique de plus en plus, avec sous-bois, puis herbes et fleurs à l’avant-plan.

Mais le peintre a vraiment les mains vertes. Il arrive même a faire sortir sa floraison luxuriante des cadres traditionnels pour la faire pousser de partout sur les stèles et les colonnes.

Tant de variations sont possibles à partir de cette méthode qui produit l’impression. Des variations sur le matériau, la tache, la couleur, la construction, les effets visés, les éléments de la composition, etc.

Cette multitude de variations possibles constitue la richesse d'une telle façon de travailler. La tache, de couleur, comme thème et objet de la peinture y a une fin en soi. Elle en est le point de départ, mais aussi l’élément constituant.

Sentiers, cours d'eau, arbres et arbustes, tant de semblants d'objets sans matérialité, participent à l’architecture de ces tableaux. A partir de là, la vie étincelle dans ses meilleurs atours. L’image vibre dans son unité inséparable, pareille à une mosaïque. Une monade rythmée et harmonieuse. Une monade gorgée de vie, gorgée de sève. Le monolithisme de la nature, dotée d'une vitalité sans borne, engloutit toute âme qui vive, laquelle est seulement présente au travers de la sensibilité de l’artiste, mais par Ia omniprésente.

 

Vie sans vie, l’homme ne prend pas forme dans l’æuvre de Diaz Suarez, en raison de la symbiose romantique qu'il vit avec la nature.

Pour Diaz Suarez, la peinture, comme processus en voie de développement, tient de la partition musicale. Les taches lui servent de vocabulaire, la construction de grammaire; la peinture est sa langue, et le message à transmettre est sa joie de vivre à travers le paysage. Ce sont des atmosphères perçues dans l’instant et habitées par l’âme de l’homme qui vibre au diapason de sa sensibilité.

Constamment à la recherche du clinamen, il est parfois difficile de savoir s'arrêter, de considérer le tableau comme achevé.

Au peintre d’en juger! En train de traduire la nature avec sa propre subjectivité pour lui rendre un caractère sauvage et indomptable.

Mario Diaz Suarez rend hommage à la beauté de la nature à laquelle il fait porter son plus bel habit. Il lui chante un hymne haut en éloges, à cette nature, source d'inspiration dont on ne se lasse jamais.

Cependant la couleur lui sert de matière brute semblable à une pâte à pétrir à volonté afin de lui imprimer un soupçon de forme.

 

 

 

Nelly Lecomte